Académie Européenne Interdisciplinaire des Sciences
Nice-Côte d’Azur
Jacques Lebraty : Sur l’importance du G20 de Pittsburg, les avis sont partagés. Ils vont de ceux qui trouvent que la montagne a accouché d’une souris à d’autres qui estiment que les résultats obtenus sont remarquables. Personnellement, je trouve qu’ils ne sont pas négligeables tout d’abord parce qu’il y a une différence considérable entre le G8, limité aux pays les plus riches et le G20 qui concerne les principaux pays de la planète.
Cela explique que les G20 qui ont précédé (Washington et Londres) aient pu apporter une contribution que personne ne conteste, évitant lors du septembre noir du système financier mondial, l’effondrement de ce dernier. Soulignons que parvenir à réunir périodiquement 20 chefs d’Etat est une performance. Or la décision à Pittsburg de pérenniser cette rencontre est déjà un important résultat (le prochain G20 est prévu au Canada dans 6 mois).
Cette institution devient donc une instance normale de réflexion sur les échanges internationaux et la régulation financière mondiale. Il est clair que le Président Sarkozy a joué dans ce processus un rôle prépondérant. Il a montré une fois de plus ses facultés d’action spécialement en période de crise.
Le G20 s’est efforcé d’analyser en profondeur tous les problèmes liés à la sortie de crise. Rappelons à ce propos que ce qui a fait le succès du premier G20, c’est que tous les pays ont agi ensemble avec cohérence dans le soutien de leur économie avec l’aide de leurs banques centrales. Il semble tout aussi important de retrouver cette cohésion dans l’action de chacun au moment de la sortie de crise.
On a, par ailleurs lors du G20 de Pittsburg progressé dans la réforme du FMI en souhaitant que 5 % des voix soient réservées aux pays émergents.
Autre point important, on a rejeté formellement le protectionnisme en invitant à conclure le cycle de Doha instituant le libéralisme à l’échelon international. Ceci est important car on observait, ces derniers temps, une remontée des tentatives de protectionnisme un peu partout et notamment aux USA (pneus venant de Chine). La question est immense. Un consensus international, au moins pour les pays riches, semble s’établir sur le fait que l’idéal est d’espérer la disparition prochaine des barrières douanières. Ceci repose sur les vieilles théories libérales ricardiennes montrant que par la liberté des échanges, on augmente la richesse globale. Cette idée n’est pourtant pas partagée par tous les pays et notamment les pays émergents qui souhaiteraient un certain protectionnisme pour se développer.
De toutes manières on est encore très loin de l’idéal du cycle de Doha qui prévoyait la liberté totale des échanges en 2015.
Une autre recommandation du G20 (il convient de rappeler que cette instance ne peut rien imposer) est la régulation des fonds propres, notamment pour les banques. L’idée de base, c’est qu’une banque ne peut faire de crédits que s’ils sont adossés à des fonds propres réels. Par exemple, à la Banque Populaire de Nice, chaque année on fait le bilan de l’activité et on met en réserve une somme qui contribue à accroître les réserves dont dispose l’établissement. C’est cette mise en réserve et l’augmentation corrélative des fonds propres qui en résulte qui permet le développement d’activités (et donc les crédits à l’économie).Une banque qui n’a pas assez de fonds propres voit donc son activité limitée. Mais il faut également tenir compte du risque généré par ce développement d’activités et un ratio de l’ordre de 8 % doit lier fonds propres et activités.
A ce principe facilement compréhensible vient s’ajouter un fait qui rend les choses moins claires. Une des raisons de la crise s’explique par le fait que les bilans des banques ne reflètent pas l’intégralité des résultats de leur activité. Il existe toute une série d’engagements ne figurant pas au bilan car ils ne correspondent pas à des engagements qui ne sont réalisés. Par exemple, on peut donner une garantie pour achèvement de travaux qui ne débouchera jamais sur une sortie de fond, les travaux ayant normalement été achevés. Ce principe qui concerne de nombreuses opérations de garantie peut paraître normal car la dépense éventuelle ne pèse pas sur la banque et lorsque l’activité de cette dernière est normale, le risque n’est tout de même pas grand. Mais quand sont arrivés les produits dérivés, leur virtualité a justifié qu’ils soient également hors bilan et donc sans référence aux fonds propres. Or ces produits que certains ont plus tard qualifié de toxiques sont très dangereux. Les banques en ont accumulé des milliards considérés comme des dettes sur des engagements susceptibles de se produire. Le jour où ces engagements se sont révélés vraiment réels, les banques ont dû transformer les virtualités en réalités. Le G20 a donc proposé que ces hors-bilans soient à l’avenir reliés à l’importance des fonds propres par des systèmes qui restent à préciser.
Une autre recommandation importante a été faite en ce qui concerne la référence aux normes comptables. Les normes américaines ne sont pas les mêmes que les normes européennes. Ce point, qui semble être une bataille technique, recouvre en réalité des conflits d’intérêt monumentaux. Tous les grands cabinets d’audit américains, internationaux, travaillent avec les normes américaines, alors que les cabinets européens, beaucoup plus petits et dispersés, travaillent avec les normes européennes. Les Etats-Unis ont donc poussé à fond pour que tous travaillent avec les normes américaines : ils ont obtenu satisfaction sur certains points.
Un exemple important peut illustrer simplement l’importance des règles (normes) dont on se sert pour comptabiliser l’activité économique : c’est celui de l’évaluation de l’entreprise, combien vaut une entreprise ?
On peut, pour le calculer, soit faire la somme de toutes les valeurs à leurs coûts historiques éventuellement revalorisés ou bien se baser sur la valeur boursière, la valeur du marché. Ce sont deux conceptions différentes : valeur historique ou valeur du marché. Les Américains voulaient que ce soit la seconde qui soit adoptée et ont fini par l’imposer. L’entreprise, de ce fait, n’a plus de valeur stable puisque le cours de la Bourse change tous les jours.
Mais surtout, lorsque le cours de la bourse s’effondre, la valeur de l’entreprise n’a plus rien à voir avec sa valeur économique réelle. Il faut donc trouver un système comptable mondial de la valeur de marché. Là, le G20 s’est contenté d’émettre un vœu pour une harmonisation des conceptions.
En ce qui concerne les paradis fiscaux, il est bien difficile de les faire disparaître car une banque a besoin, à l’échelle mondiale, de trouver des zones d’imposition plus faible. Pour les faire disparaître, il faudrait une harmonisation mondiale des impositions. Nous en sommes encore loin.
En conclusion, ce G20 n’a émis que des recommandations, mais ses résultats, dans la nature des intentions exprimées, nous semblent aller dans le bon sens.
Jean Aubouin : le marché a commencé avec le Néolithique ; il est étrange qu’on en discute encore. Il convient évidemment de le réguler. De ce point de vue, le G20 qui rétablit un peu l’équilibre du monde est une bonne initiative.
Maurice Papo : lorsque j’étais chez IBM, j’ai constaté que nous avions besoin de deux livres pour les normes comptables : américaines et européennes et que l’on ne pouvait pas passer de l’une à l’autre. Cela retentissait directement sur les investissements. Le résultat positif de notre établissement n’était pas du tout le même suivant les deux normes comptables.
Yves Ignazi : comment les banques en faillite l’an dernier sont-elles capables de rembourser actuellement des milliards ?
Jacques Lebraty : c’est simplement un problème de confiance retrouvée (grâce à l’intervention de l’Etat). Le marché des crédits interbancaires fonctionne à nouveau et on peut rembourser. La chute de Lehman Brothers s’est en partie expliquée par manque de soutien de personnalités bien placées au gouvernement des USA. Il n’en a pas été de même par exemple avec l’assureur AEG. Mais rien n’est réglé définitivement et il va falloir trouver les moyens de sortir des aides considérables accordées au système financier dans tous les pays. Personnellement, je crains que la solution ne passe par une période d’inflation.
René Dars : Nous pourrons poursuivre ce débat le mois prochain.