Académie Européenne Interdisciplinaire des Sciences
Nice-Côte d’Azur

Débat : Genèses

 


Patrice Crossa-Raynaud : lors de notre dernière réunion, nous avions évoqué les trois grands mythes méditerranéens concernant l’Humanité. La genèse biblique et la mythologie grecque diffèrent beaucoup de la mythologie égyptienne. Dans les deux premiers, la femme est considérée comme celle qui est responsable de tous nos malheurs alors que pour les Egyptiens, Isis est au contraire celle qui va recueillir les morceaux d’Osiris, considéré comme « le roi de la terre » et lui permettre d’engendrer son successeur, Horus, Osiris devenant « le roi des morts ».
Tous les mythes donnent une image de la civilisation qui les a vu naître. Comment les interpréter et comment expliquer la différence qu’il y a pour le statut de la femme entre les deux premiers, où elle est responsable de tous les malheurs, alors que dans le troisième, elle est salvatrice ?
Les deux premiers ont fait que la femme est coupable des malheurs de l’homme et donc ne peut avoir qu’un statut inférieur, alors que ce n’est, semble-t-il, pas du tout le cas dans l’Egypte ancienne, monogame.


Richard Beaud : les textes bibliques, nous le savons maintenant, ont été rédigés seulement à partir du 3ème siècle avant J.C., après l’exil à Babylone. Ils reflètent des traditions orales anciennes. Le texte de la Genèse s’interroge essentiellement sur l’origine du mal. L’Humanité en tant que homme et femme n’est pas destiné à faire le mal et pourtant c’est elle qui en est responsable.
Mais l’homme s’est toujours senti supérieur à la femme et le texte biblique ne fait que reproduire cette infériorité, ce qui implique qu’elle est plus responsable du mal que l’homme. Chez les Egyptiens, le mythe que vous avez évoqué est plus celui d’Osiris que celui d’Isis. L’origine du mal se situe ici dans la rivalité entre deux rois : Osiris et Seth. Seth est, en fait, un dieu du désert, alors qu’Osiris est un dieu du delta du Nil. Cela rappelle sans doute des disputes très anciennes entre les populations du désert (qui n’était pas aussi aride que maintenant) et celles du delta irrigué. Il y a donc, dans le mythe d’Osiris, l’idée que l’origine du mal fait suite aux combats entre ces populations ayant des civilisations différentes : nomades et sédentaires.
Mais en plus, il y a le mythe de la complémentarité entre l’homme et la femme, Osiris et Isis, qui fut très populaire dans l’Egypte ancienne. C’est l’image de l’amour idéal.
Il y a donc une différence essentielle entre les civilisations sémitique et grecque et la civilisation égyptienne sur les origines du mal.
On voyait très bien la place de la femme en Egypte dans cette extraordinaire exposition sur « la femme en Egypte » à Monaco l’an passé. Dans l’Egypte ancienne, la femme a un rôle important. C’est par elle que se transmet le pouvoir royal : le pharaon est à la fois homme et dieu et son épouse est donc le réceptacle d’une divinité. Il ne faut pas oublier que la religion égyptienne est avant tout politique : le peuple étant essentiellement religieux, le roi se dit fils de dieu et grâce à cela, assure la cohésion.


Yves Ignazi : je suis fasciné par la sophistication de la pensée de ce peuple, il y a près de 6000 ans, à Memphis, qui a su concevoir et rédiger tous ces mécanismes psychologiques et de pouvoir. Il y avait là des hommes qui n’avaient pas notre niveau technologique mais qui étaient très haut dans leurs spéculations intellectuelles.


Patrice Crossa-Raynaud : ces spéculations ont sans doute dû pénétrer les populations juives avant l’Exode et pourtant on n’en trouve pas trace dans la Bible.


Richard Beaud : on connaît, à partir des textes égyptiens, les noms des populations qui ont de tout temps cherché à s’infiltrer en Egypte, notamment les peuples de la mer, les Hyksos, etc., attirés par sa richesse et son eau. Comme je l’ai dit, ces populations étaient souvent utilisées comme main-d’œuvre. Elles entraient et sortaient mais n’étaient pas assimilées et étaient très contrôlées. C’est ainsi que l’on a un texte d’un garde-frontière qui explique qu’il n’a pas pu empêcher le passage d’une bande de fuyards. Il est donc très possible que le texte de l’Exode ne soit pas autre chose que le souvenir de la fuite d’une bande importante. Mais pour les égyptologues actuels, il n’y a pas eu d’exode. La question qui se pose est de comprendre pourquoi, dans la Bible, on a donné une telle place à cette histoire.


Jean-Pierre Delmont : ceci recoupe ce que nous savons sur la domestication du chameau qui remonte au 6ème siècle. Or dans l’Exode, on parle de chameaux qui n’étaient pas domestiqués du temps où se situe l’événement (15ème siècle environ).


Richard Beaud : il faut mettre l’Exode en relation avec le mythe de la Création du monde. Dieu alors sépare les eaux d’en haut des eaux d’en bas afin que l’homme puisse vivre. Dieu crée pour lui un espace.
Dans l’Exode, le peuple juif crée, en fuyant, un espace, le passage de la mer Rouge, à l’image du mythe de la Création du monde.


Guy Darcourt : cela est en rapport avec la notion juive de « peuple élu », choisi par Dieu. Une telle conviction d’être un peuple exceptionnel permet de souder ce peuple, de renforcer son estime de soi et de lui donner confiance en lui-même.
Pour revenir à notre débat : les civilisations qui maintiennent les femmes en état d’infériorité sont souvent celles dans lesquelles les enfants leur sont confiés totalement. Jusqu’à la circoncision, les pères musulmans sont tout-à-fait absents. Les mères ont alors tout pouvoir sur leur enfant. Devenu homme, il conserve au fond de lui ce souvenir de la toute puissance féminine et de la position d’infériorité des hommes. Pour se rassurer, il cherche à inverser la situation en imposant un statut inférieur à la femme.