Académie Européenne Interdisciplinaire des Sciences
Nice-Côte d’Azur
Darcourt : à propos de « Apprendre à vivre, Traité de philosophie à l’usage des jeunes générations » de Luc FERRY.
Luc Ferry veut par un survol des grands courants philosophiques donner une idée aux « jeunes » de ce qu’est la philosophie.
Il choisit cinq courants :
Pour chacun de ces courants il montre qu’ils comportent :
Les stoïciens :
Le christianisme :
(il explique que cette conception est la plus belle mais… qu’il ne peut y croire)
L’humanisme des XVI et XVII èmes siècles
La post-modernité. Le cas de Nietzsche
La philosophie contemporaine :
Quelques remarques :
1 Ne parlent d’une immortalité que le stoïcisme et le christianisme (et les autres religions). Les autres philosophies ne posent pas la question et n’envisagent le « salut » que dans l’épanouissement de l’homme.
2 Il oppose raison et révélation. Il donne à l’humilité un sens péjoratif et magnifie le désir de l’homme de tout trouver par sa seule raison. Cette opposition est un peu obsolète.
3 Il est curieux de voir toutes les qualités qu’il trouve à la conception chrétienne et combien il estime qu’elle a été bénéfique pour l’évolution culturelle et politique de l’Europe et en même temps son rejet.
4 Sa conception de la révélation est archaïque. Ce sont les hommes qui inventent les religions et le terme « révélation » n’est pas forcément à prendre au sens d’un message que Dieu aurait envoyé.
5 Il avance des raisonnements manichéens. Même si, comme le dit Nietzsche, un idéal « risque » de conduire à une condamnation de la vie, ce n’est pas obligatoire et entre l’acceptation absolue et le rejet absolu il y a la possibilité de multiples positions nuancées.
Ces critiques sont peut-être inadaptées car Luc Ferry a voulu être simple et facilement compris par les jeunes générations mais il qualifie tout de même son livre de « traité » et on peut parler simplement sans pour autant déformer les idées qu’on expose. Ceci dit l’intérêt de ce texte vient de son accessibilité et de la mise en perspective de ces courants philosophiques.
Beaud : on peut d’abord féliciter et remercier Monsieur Darcourt pour ce brillant exposé d’une clarté remarquable. Mais que de choses à dire sur le livre de Luc Ferry ! Il est inévitable que de vouloir résumer la pensée chrétienne en si peu de pages, cela conduit inévitablement à des caricatures et à des inexactitudes. Pour moi, il n’y a pas d’un côté la raison et de l’autre la foi. Au contraire, il y a une « inséparabilité » entre les deux domaines. Les toutes premières affirmations de la foi, dans le Nouveau Testament, se font sur le fondement de la raison.
Il est possible que la séparation habituellement faite entre les deux domaines relève d’une fausse compréhension de la notion de « révélation ». Comprendre ce terme au sens d’une parole qui tomberait toute nue du ciel, cela fausse complètement le débat.
D’autre part, la notion de salut est également inséparable de la longue quête de l’homme qui cherche à comprendre qui il est. Cela nous montre que quand on parle de salut, on parle inévitablement aussi de la raison. Si l’on veut comprendre comment est née la foi chrétienne, il est nécessaire de prendre la raison au sérieux, sinon il y a danger de confusion entre la foi et je ne sais quel spiritualisme éthéré aujourd’hui à la mode.
J’avoue enfin être un peu agacé par les livres où l’auteur éprouve le besoin de prendre une distance vis-à-vis de ce qu’il expose. Que Ferry éprouve le besoin de dire qu’il ne croit plus, cela n’a aucun intérêt. Ne succombe-t-il pas au besoin de soigner son ego ? Il serait plus utile pour ses lecteurs qu’il nous propose clairement les raisons qui l’ont conduit au « ne plus croire ».
Delmont : l’auteur essaie, dans ce petit livre, d’apporter aux lecteurs adolescents, qu’il tutoie, une vue de la philosophie qui les incite à l’approfondir. Que la philosophie les concerne moins de savoir s’il y a un dieu, mais qu’il y a survie après la mort, qu’il y a un sens. Je trouve qu’il parle mieux qu’il n’écrit : ses conférences respirent l’intelligence.
En revanche, pour ce qui est de la survie après la dégénérescence neuronale, il veut éliminer la crainte. L’ennui, c’est que lorsqu’il n’y a pas de crainte, il n’y a pas d’espérance. Alors il conclut qu’il faut voyager ! La montagne accouche d’une souris.
Darcourt : j’ai apprécié, dans ce livre, la simplification car ce que je reproche aux philosophes, c’est de manquer de psychologie. Leurs textes sont d’un abord presque insurmontable, un français incompréhensible.
Beaud : ce que vous avez dit tout à l’heure me conduit à penser que Ferry réduit la transcendance à un élan de l’homme vers un au-delà de lui-même. Mais je dois avouer que je n’ai pas lu le livre de Ferry. Il y a certainement chez lui des nuances qui devraient atténuer mes affirmations. Mais pour moi la notion même de transcendance me conduit à postuler un vis-à-vis de l’homme.
Ferry expose clairement, d’après ce que vous avez dit, la conception de l’au-delà d’après les stoïciens ; c’est, finalement, pour eux, une notion assez vague. Cette position semble lui plaire, car elle permettrait, selon lui, à l’homme de vivre pleinement sa responsabilité. Comment se fait-il que dans ce livre il n’y ait pas de réflexion sur la notion de « résurrection », cette donnée si centrale dans le christianisme ? Cette notion, qui n’a rien à faire avec celle de « retour au corps d’autrefois » est de nature à nous aider à penser les notions de personne, de liberté.
Darcourt : il y a bien des curés qui feraient mieux de dire ce que vous dites plutôt que de faire leurs sermons habituels. Le problème de Luc Ferry, c’est qu’il dit qu’il n’y croit pas au christianisme, alors qu’il le trouve merveilleux.
Beaud : il vaudrait la peine de réfléchir au mot « croire », d’essayer de comprendre ce que cela veut dire. Dans ce mot, il y a, exprimé, un investissement de la personne dans ce qui est cru.
Papo : dans un livre de mathématique, on part d’une hypothèse que l’on démontre d’une façon irréfutable. En revanche, ici, nous avons un livre de vulgarisation, forcément superficiel, touchant à des tas de choses et dont le but est d’inciter le lecteur à aller plus loin. On peut faire cela en philosophie parce qu’elle est d’un abord suffisamment rébarbatif pour décourager les bonnes volontés au départ.
Lebraty : ce qui m’intéresse, c’est ici l’aspect méthodologique : est-ce que l’on peut simplifier ? N’y a-t-il pas des idées qui ne peuvent pas être simplifiées ?
Darcourt : c’est une question terrible : est-ce que l’on peut communiquer clairement. Il est très difficile de passer du jargon à quelque chose de compréhensible. Dans mon domaine, la psychiatrie, on va beaucoup trop loin avec la pensée ésotérique, pour se protéger, alors que ce n’est pas nécessaire et que l’on peut très bien faire comprendre les choses avec des termes plus clairs.
Delmont : je vous recommande le livre d’Adam Philip, psychanalyste anglais, qui est beaucoup plus clair que ceux des auteurs français.
Beaud : on ne peut pas tout simplifier, mais on peut tenter, par de petits fascicules, d’offrir des parcours bien documentés sur différents sujets. Les livres qui veulent ratisser trop large, pour un très large public, finissent par rater leur objectif. Et ils ne nous apprennent plus à vivre …
Delmont : je serais très intéressé par les religions hors révélation.
Beaud : effectivement, c’est un domaine qui vaudrait la peine que nous l’explorions. C’est, vous le savez, un des grands sujets de notre époque, dans ce que l’on appelle « le dialogue des religions ». Mais, comme je l’ai dit, ce terme de révélation est souvent mal compris. On le comprend trop souvent au sens de quelque chose qui tombe du ciel … Cela fausse tout débat. A mon avis, il y a plus de proximité que l’on ne dit habituellement entre les religions hors révélation et les religions dites « révélées ». En disant cela, j’ouvre un énorme débat. Mais ce sera pour une autre fois …
Un apport sur cette question ne peut pas faire l’impasse sur la profonde réflexion de l’idéalisme sur ce sujet. Il faut aussi prendre en considération les critiques de Nietzsche sur le christianisme.
Delmont : Ferry pose trois questions pour lesquelles il ne conclut pas.
Beaud : le drame de l’homme, mais aussi sa grandeur, c’est qu’il n’a jamais fini de s’interroger sur ce qu’il est. Il cherche des réponses à cette question, et il n’échappe pas à la tentation de se rassurer. Si la religion est un lieu de sécurité, alors cela justifie la critique freudienne. Pour ma part, je ne vois pas dans ce besoin de sécurité le fondement de la religion.
Darcourt : ce n’est pas parce que ça nous rassure que c’est mauvais. Ce n’est pas parce qu’il y a parmi les raisons qui soutiennent une idée certaines qui sont mauvaises que l’idée est mauvaise.