Académie Européenne Interdisciplinaire des Sciences
Nice-Côte d’Azur


Débat : Situation actuelle de l’égyptologie


L’égyptologie a été fondée par Champollion (1790-1832) qui était très intéressé par les langues anciennes : grec, latin, araméen. Mais plus personne n’était capable de lire les hiéroglyphes.
Lors de l’expédition d’Egypte, les savants emmenés par Napoléon font des relevés très précis des temples et des tombes de l’Egypte ancienne. Tout ceci a été consigné dans des livres : « La description de l’Egypte » qui ont été diffusés dans toute l’Europe et qui ont encouragé Champollion à tenter de déchiffrer les hiéroglyphes. Il s’est servi pour cela d’un estampillage de la pierre de Rosette sur laquelle le même texte administratif est rédigé en grec, en démotique et en hiéroglyphes.
Champollion avait appris le copte ancien, langue liturgique, encore comprise du clergé. Il a eu l’intuition que le copte ancien était le dernier stade de la langue égyptienne ancienne.
En grec, il a trouvé le nom de Ptolémaïs, nom d’un pharaon, qu’il a retrouvé dans un cartouche dans les hiéroglyphes. Ensuite, grâce à sa connaissance du copte, il a pu comprendre quelques fragments du démotique et remonter ainsi aux hiéroglyphes.
Il a donc, peu à peu, déchiffré la langue égyptienne ancienne. Très vite, on a publié des grammaires, encore en usage aujourd’hui, notamment celle de l’Anglais Gardiner. Puis Hermann et Grapo ont publié en allemand un dictionnaire (11 volumes). La première grammaire en français a été publiée par Lefèvre.
L’égyptologie est la science dont le but est la connaissance de l’Egypte ancienne depuis la préhistoire, l’époque préthinite, de -3200 jusqu’à l’année 30, fin de la civilisation égyptienne (mort de Cléopâtre).
Il semble que les pharaons des deux premières dynasties aient vécu à Thinit ; on n’en connaît presque rien.
Ont suivi trente dynasties.
Les dynasties 3, 4 et 5 constituent l’ancien empire. Ce sont les bâtisseurs des pyramides dont on ne sait toujours pas vraiment comment elles ont été construites. C’est à la fin de cette période que l’on commence à rédiger le « Livre des morts ».
Dans les chambres intérieures des pyramides, il y a des colonnes de textes en hiéroglyphes qui révèlent une pensée très élaborée (-2700). Si notre civilisation disparaissait brusquement et qu’il ne reste de la France que six pages de Châteaubriand, vingt-cinq pages d’un roman du 20ème siècle et une dizaine d’un roman actuel, et que vingt siècles après on les retrouve, comment s’interroger sur cette civilisation disparue ? C’est le mystère devant lequel on se trouve en Egypte.
On a des textes admirables sur plusieurs centaines de pages, mais sans aucune explication de leur origine. La pensée qu’ils expriment a évidemment été élaborée dans les périodes précédentes.
A la fin de l’ancien empire suit une longue période de troubles, jusqu’à ce qu’un souverain de Karnak arrive à réunifier toute la vallée sous une autorité forte : ce sera le moyen empire. Il se caractérise par la construction de temples qui ont presque tous disparu et par une abondante littérature dont le fameux conte « Sinhoué l’Egyptien » qui tient, en hiéroglyphes, sur une vingtaine de pages, et sur de nombreuses stèles.
Cette civilisation importante va être détruite vers -1700 par l’invasion hyksos, constituée de peuplades venant du nord (Canaan, Lybie, Syrie, etc.) qui s’installent dans le delta. Commence alors la deuxième période intermédiaire. C’est à cette période que l’on situe l’entrée d’Abraham, de Joseph, qui sont des récits mythologiques à la mode biblique. C’est donc sur l’arrière-fond de l’invasion hyksos qu’il faut situer ces événements, bien que le récit de Joseph vendu par ses frères soit une construction théologique biblique.
Après 200 ans d’occupation hyksos durant laquelle il y a de nombreux rois pasteurs qui règnent sur des portions de territoires, arrive un roi plus fort qui fonde la 18ème dynastie qui est la plus puissante et qui a laissé le plus grand nombre de documents et de monuments : Aménophis 1, 2, 3, 4 (Akhenaton), Toutankhamon, Hatchepsout. Suivra la 19ème dynastie avec Ramsès 1er, Seti 1er, Ramsès II, etc. puis les Grecs avec les Ptolémée.
Alexandre le Grand, qui conquiert l’Egypte, a la sagesse de faire restaurer les temples égyptiens : Dendara, Edfou, Philae, Karnak, Kôm Ombo, ce qui lui concilie les prêtres et le peuple.
Il y a deux activités principales en égyptologie : l’archéologie et l’épigraphie.
L’archéologie, qui découvre les monuments, se divise en archéologie des temples et celle des tombes. Beaucoup de tombes sont connues par les premiers travaux des archéologues français et italiens, mais la palme revient évidemment à l’Anglais Carter qui découvrit la tombe inviolée de Toutankhamon.
L’Egypte n’avait alors pas de personnes compétentes pour travailler l’égyptologie et elle a donc distribué les monuments aux Occidentaux qui le souhaitaient. La France a très tôt fondé, au Caire, un institut d’archéologie orientale à qui on a confié notamment le site de Deir El Medinet qui est un village occupé uniquement par les ouvriers chargés de réaliser les tombes des pharaons dans la vallée des rois et des reines (18ème et 19ème dynastie).
C’était certes une communauté particulière mais comme elle était assez éloignée du Nil, en zone désertique, le village est demeuré en bon état depuis 35 siècles. Il est composé d’une allée centrale vers laquelle sont orientées toutes les maisons. On comprend ainsi comment étaient bâties les maisons égyptiennes des ouvriers. On y a trouvé quelques objets usuels : vases, assiettes, ainsi que quelques statuettes qui montrent, semble-t-il, que les habitants avaient un petit culte domestique, des dieux lares.
Le déchiffrement des textes de quelques pyramides (il y en a 80) a été confié aux Français, notamment celle de Pépi II (5ème dynastie) qui est étudiée par Leclant. On a ainsi montré que, dès l’origine, le pharaon est considéré comme un dieu et qu’à sa mort, il doit rejoindre les divinités supérieures. La vie dans l’au-delà est sensiblement analogue à celle d’ici-bas, mais pour y parvenir, il lui faut franchir un certain nombre d’obstacles et pour cela, il doit disposer d’un certain nombre de formules sacrées, des viatiques, qui lui permettent d’avancer. Le roi mort n’a qu’à lire ces textes sur les parois de son tombeau. Il y a aussi des taureaux dessinés. C’est un animal dangereux. Pour qu’il ne puisse pas détruire le souverain, sur le dessin le taureau est séparé en deux par un intervalle de 3 cm, ce qui le rend inoffensif. Sur le plan philosophique, cela montre que, pour les Egyptiens, l’image est un véhicule de la pensée, elle est susceptible de devenir vivante. Prononcer aussi le nom de quelqu’un, c’est le faire naître. Un texte de Memphis dit : « Dieu pense les choses dans son cœur et s’il prononce leur mot, elles deviennent vivantes ». Ceci se situe 2000 ans avant les textes bibliques.
En creusant les textes égyptiens, on touche les questions les plus fondamentales, la signification de la parole. On arrive ainsi à pénétrer lentement dans l’imaginaire égyptien. On peut ainsi entrer dans le rapport qu’il y a entre l’image et la conscience humaine : qu’est-ce que l’homme pour l’Egyptien.
La France a aussi reçu la responsabilité de Saqqarah (3ème dynastie) avec M. Lauer, le temple de Dendara rénové par les Ptolémée. Celui d’Edfou par Chatina et enfin Karnak. Tous ces travaux sont le fait d’archéologues qui ne sont pas spécialistes des textes même s’ils lisent les hiéroglyphes.
Les épigraphistes : ces égyptologues sont plutôt des linguistes. La langue égyptienne a bien sûr évolué au cours des siècles. A l’ancien empire, on parlait une langue, au moyen empire (-1700) une langue différente et au nouvel empire (-1500) le néo-égyptien. On en arrive enfin à la période copte au cours de laquelle les Egyptiens se rendent compte qu’il est plus facile d’écrire leur langue avec l’alphabet grec modifié qu’avec leurs 6000 hiéroglyphes. Cette fusion a donné naissance à un nouvel état : le copte ancien.
L’égyptologue doit bien sûr maîtriser toutes ces écritures, mais elles dérivent les unes des autres (voir figure jointe). Ces écritures sont une sorte de sténographie des textes hiéroglyphiques des temples (2ème paragraphe). C’est ce que l’on appelle le hiératique. Pour lire le hiératique de la 12ème dynastie (trois premières lignes), on le transcrit en hiéroglyphes (trois lignes suivantes).
A la 20ème dynastie, le hiératique a évolué. Pour nous, il est plus complexe car moins figuratif. On le transcrit aussi en hiéroglyphes (3ème et 4ème paragraphes).
On procède de même avec le hiératique de la période ptolémaïque (3ème et 6ème paragraphes) qu’on appelle le démotique. Pour apprendre à lire les hiéroglyphes qui comptent 6000 signes, les égyptologues ont isolé des signes (24) qui avaient une certaine ressemblance avec notre alphabet à l’exception des voyelles. C’est ce qu’on appelle l’alphabet égyptien.
Certains hiéroglyphes correspondent à 2 ou 3 de nos lettres, par exemple ptr est un signe en égyptien : trilitaire (ptr signifie voir, regarder). On comprend ainsi comment se forment les mots.
On s’est aperçu que certains hiéroglyphes n’apportent rien à la signification du mot que l’on vient de lire. Par exemple, en français, si j’écris ouvrier et que je dessine après un homme debout, cela signifie que l’ouvrier est un homme ; c’est un déterminatif. Les hiéroglyphes sont donc composés de signes monolitaires, bilitaires, trillitaires, quadrilitaires et de déterminatifs.
Pour traduire les textes jusqu’à Ramsès II, la connaissance de 500 hiéroglyphes suffit. Les autres ont pris naissance à l’époque gréco-romaine (ptolémaïque). L’Egypte sentait qu’elle allait disparaître du monde. Elle retourne à ses vieux mythes et défend sa langue en multipliant les hiéroglyphes (6000). On peut cependant les deviner sans trop de difficulté.
Dans les textes, il n’y a pas de voyelles comme dans toutes les langues sémitiques. On les ajoute mentalement. Donc notre façon de prononcer les textes égyptiens n’est sûrement pas celle d’origine, mais cela n’a pas d’importance puisque cette langue n’est plus parlée.
Pour lire, il faut toujours aller vers les signes animés qui font face. Un monument égyptien est une structure couverte de textes. On ne peut les comprendre que si on peut les lire et pénétrer ainsi dans la connaissance de la société égyptienne (la conscience, la philosophie, la mythologie).
Le premier grand texte est celui des pyramides, ensuite ceux des sarcophages de l’ancien empire ; ils concernent seulement les pharaons. Durant la première période intermédiaire, les petits rois locaux font décorer leur tombeaux des textes et notamment ceux du livre des morts. Et peu à peu, c’est tout le monde qui voudra bénéficier du privilège de l’immortalité et donc des formules qui vont leur permettre de surmonter les obstacles : ce sont les « livres des morts ». Ce texte résume les questions que l’homme se pose devant la mort. L’Egyptien espère, au moment de sa mort, pouvoir rejoindre le soleil. Il lui faut les formules. Elles seront écrites sur un papyrus qui, roulé, sera posé sur le corps de la momie.
Au moment où il est enseveli dans son tombeau, le mort va rejoindre le soleil qui est dans le monde souterrain. A l’aurore, le soleil sort des ténèbres et le mort spirituellement lui aussi, rejoint le soleil grâce aux formules du livre des morts et, le soir, il va retourner dans sa tombe et cela, pendant l’éternité.
L’Egyptien sait qu’il peut continuer d’exister d’une certaine manière après sa mort. Le livre des morts le rassure. Par contre, les stèles gravées manifestent les exploits du roi. En outre, les fouilles nous ont livré des papyrus qui nous ont donné la littérature de l’Egypte ancienne, des contes qui nous permettent de connaître la morale des Egyptiens.
On a ainsi des raisons de penser que les couples étaient monogames. Même dans la maison royale où les concubines n’étaient qu’une monnaie d’échange permettant de sceller un traité. Elles avaient une vie autonome.
Dès 8 ans, je me suis passionné pour l’égyptologie et j’ai appris à lire l’égyptien à Montpellier. Comme Dominicain, j’ai ensuite appris l’araméen et l’hébreu. J’ai séjourné 5 ans à l’école biblique de Jérusalem, puis 5 ans au centre français d’égyptologie de Karnak où j’ai compris le rapport qu’il y avait entre la pierre, le temple lui-même et les textes gravés ou peints.
Mon intérêt pour la philosophie a été nourri par l’égyptologie parce que les grandes questions qui passionnent la conscience humaine : l’amour, l’origine du monde, le temps, l’espace … sont présentes dans l’Egypte ancienne.
Je suis convaincu que Platon a écrit ses textes philosophiques parce qu’il avait fait un séjour prolongé en Egypte. En fait, ce n’est pas l’Egypte qu’il est allée s’informer en Grèce, mais c’est l’inverse. Le miracle grec a été suscité par la philosophie égyptienne.
Le temple : à l’origine, une simple cahute de branchage où se trouvait la statue du dieu. Le temple de Dendara (voir figure) est le modèle des temples de pierre. La partie centrale est la seule importante.
R : le naos où se trouve le dieu principal.
M : les offrandes alimentaires que l’on mettait plusieurs fois par jour devant le naos.
R : les représentations d’autres divinités.
S : la salle d’apparition où la divinité principale est sur une barque portée par les prêtres lors de certaines fêtes. Les gens massés à l’extérieur voyaient donc de loin la divinité.
N : la salle (dite hypostyle) en avant qui ne fait pas vraiment partie du temple.
On retrouve ce plan même dans le temple de Karnak un peu masqué par les très nombreux ajouts des pharaons successifs.
La salle hypostyle a un rôle théologique fondamental : il y a beaucoup de dieux dans l’Egypte ancienne. L’un d’eux est Osiris et son frère est Set qui, jaloux, l’a tué et dépecé. Son épouse Isis réussit cependant à réunir tous les morceaux et, sans qu’elle ait pu le ressusciter est devenue enceinte d’Horus qu’enfant Isis a caché dans le marécage qui est symbolisé par la salle hypostyle.
A l’extérieur de la stalle hypostyle de Karnak se trouve, sur le mur nord, une représentation des campagnes de Séti 1er (voir dessin). Ce n’est donc plus une représentation sacrée. En haut, Séti 1er est debout sur son char. En bas, à droite, sont les prêtres (ceux-ci sont entièrement rasés tous les jours). Ils accueillent le roi qui revient victorieux de Syrie. En avant des prêtres, il y a un canal avec des roseaux et des crocodiles et surtout des forteresses de part et d’autre.
Séti 1er arrive devant sa frontière en traînant des captifs syriens. Dans tous ces deux panneaux, on voit des forteresses. Ceci montre que l’empire égyptien était protégé par une ligne de forteresses depuis Canaan.

Donc les textes qu’il y a dans les temples sont des textes liturgiques qui décrivent le déroulement du culte. C’est un aide-mémoire pour le prêtre qui officie. Si le culte n’est pas célébré, l’image reste qui suffit à le célébrer perpétuellement. Il y en a un pour le matin, le midi et le soir. Maurice Amiot l’a très bien mis en évidence pour le culte d’Horus.egyp1
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