Académie Européenne Interdisciplinaire des Sciences
Nice-Côte d’Azur

Débat : La crise économique

 

Présentation du thème par Jacques Lebraty 
Quelques définitions préalables :
à L'étymologie (du grec "krisis" décision, jugement, croisée des chemins) renvoie à l'idée d'un moment clef, charnière, où, pourrait-on dire, "ça doit se décider". Le mot latin "crisis" signifiait "phase décisive d'une maladie".
 à L'image de l'idéogramme japonais qui, pour représenter le concept de crise, assemble deux idéogrammes, l’un désignant le danger l’autre exprimant la chance.
KIKI                =                      KIKEN                                 +                      KEIKI
CRISE              =                      DANGER                   +                      OPPORTUNITE
à Jacques Attali, à propos de la  crise économique des pays postindustriels, dit qu’elle comporte trois éléments caractéristiques : la difficulté, la réécriture, et la transition.


I  Fondamentaux
1° La crise : un moment récurent du cycle économique

  1. Le médecin économiste Clément Juglar (1860) montre la régularité d’un cycle d’environ 8 à 10 ans. Il comporte plusieurs phases : l’expansion, le boom, la crise, la récession, la reprise. Effectivement du XIXème siècle à la fin de la Seconde Guerre mondiale ce cycle est régulier. Disparition durant les 30 glorieuses (45-74). Tendance au retour aujourd’hui : crise 75 (pétrole) ; Crise 87 (Krach boursier) ; crise 01 (bulle Internet) ; crise 07 (subprime).
  2. Le phénomène de crise se retrouve à l’international : crise 94 mexicaine (dévaluation du peso) ; crise 97 asiatique ; crise 98 financière russe ; crise argentine 98, crise japonaise 98 ; crise 02 turque (dévaluation lire turque).
  3. D’autres cycles mis en évidence : de durée inférieure à Juglar : 40 mois (Kitchin), ou supérieure : 50 ans (Kondratieff). Certains expliquent la gravité de la crise actuelle par le fait que la crise périodique Juglar coïncide avec un point bas du cycle Kondratieff.
  4. Dans tous les cas la phase de dépression peut prendre plusieurs aspects, le plus grave et le plus redouté étant la forme « déflation ». En effet, dans ce cas les politiques ont très peu de moyens d’action. Trois raisons l’expliquent ; puisque les prix baissent les agents économiques attendent qu’ils baissent encore plus pour passer à l’acte, comme en inflation le poids des dettes diminue en déflation il augmente (ce qu’on ne rappelle pas assez) enfin une fois que les taux des banques centrales sont à zéro, on ne peut aller plus loin (le Japon en sait quelque chose !).

Conclusion : si les économistes ont une gamme d’explication pour expliquer le cycle, la crise reste un moment d’ajustement inévitable (pouvant parfois devenir pathologique) du système capitaliste comme la maladie l’est pour le corps humain (ce n’est pas par hasard si le médecin Clément Juglar s’intéressait à l’économie).

2°  L’économie : un monde physico-financier

  1. De la finance au service de l’économie à la finance à son propre service. Sortie de l’économie de troc, la sphère financière est le dual (reflet) de la sphère réelle de production et d’échange des biens et services. La possibilité de faire de l’argent avec de l’argent est une exception (pas toujours admise, notamment par les théologiens) mais dont la finalité reste le financement de l’économie. Tout a basculé quand, dans la sphère financière, l’exception est devenue la règle.
  2. L’autonomisation de la sphère financière s’est produite du fait de la mondialisation, des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) et des innovations financières. Ces dernières résultent d’une reconsidération très justifiée de la théorie de la valeur (1954) par le mathématicien de génie (Nobel d’économie) Gérard DEBREU. Le prix d’un bien dépend de sa rareté, du lieu où il est disponible et des événements aléatoires se produisant au moment de sa livraison. L’idée de prix conditionnel, fondement des produits dérivés était née. Ces produits compliqués et complexes ont facilité l’autonomisation de la sphère financière. Au passage ils ont fait des financiers des demi dieux qui par un clic de souris ont le pouvoir quasi magique  de gagner autant que la somme des revenus de milliers de travailleurs durant toutes leurs vies. Tant que cela restait « dans l’ordinateur » ça ne se voyait pas trop, le jour où certains dirigeants ont transmuté ces clics dans leurs propres rémunérations c’est devenu plus traumatisant !

A noter que ce statut d’extra-terrestre des financiers de marché s’est traduit jusque dans le monde académique prétendant transformer les spécialistes de cette discipline en vrais aristocrates du management (ce qui n’a pas été le cas pour la finance d’entreprise !!).

II La crise actuelle
1° Les six crises
Un chroniqueur du journal Le Monde attribue la gravité et la complexité  de la situation actuelle à la conjonction de ce qu’il appelle les six crises : financière, monétaire, économique, alimentaire, énergétique, écologique. Pour nous le trait commun est la crise de confiance et donc ses soubassements moraux. Cette crise de confiance, la plus grave car à la base de nos relations économiques, laisse planer une crainte majeure : celle de la déflation. A partir du moment où la désinflation se transforme en déflation, on ne sait plus trop quoi faire. Soulignons-le, ce fut le cas pendant 10 ans (les années 90) du Japon où toutes les mesures prises n’eurent aucun effet. Rappelons-le à nouveau : quand il y a déflation, tout le monde s’attend à de nouvelles baisses et dépense de moins en moins, d’autant plus qu’en même temps chacun constate l’alourdissement de son endettement réel, les pouvoirs publics ne pouvant plus jouer sur la baisse des taux du crédit.

2° Crise conjoncturelle ou crise du système

  1. Crise grave, certainement et donc faisant penser à 1929. En effet il y a des traits communs : l’idée, juste avant la crise, que l’avenir est radieux malgré une crise immobilière et une bulle de crédit due aux « call loans » (système permettant d’acheter des valeurs mobilières avec 10 % d’apport personnel et 90 % de crédit). Mais de grosses différences aussi : l’intervention de l’Etat  et un contexte non comparable : système monétaire international, OMC, accords régionaux  par exemple.
  2. Si la crise est grave on peut tout de même penser que le système y survivra car quelle autre solution à l’économie de marché ? Toutes les tentatives pour s’en passer ont échoué. N’oublions pas que l’économie libérale n’est pas la jungle et rappelons qu’Adam Smith, le père du libéralisme s’il est l’auteur de « La richesse des nations » a aussi écrit, ce qu’on omet généralement de dire, une « Théorie des sentiments moraux ».

Par contre la rapidité de sortie de crise de notre système reste suspendue à une condition : il est nécessaire que la régulation parvienne à remettre la sphère financière dans sa fonction d’origine c'est-à-dire au service de la sphère réelle. Cela ne signifie nullement abolir l’innovation financière qui comme toute innovation a ses mérites. N’a-t-elle pas permis en partie au moins une croissance mondiale historiquement très élevée (il y aurait beaucoup à dire sur le bon usage de la titrisation par exemple, pourtant exagérément accusée de tous les maux).

3° Les raisons d’optimisme
Pour terminer sur une note évitant le « catastrophisme » systématique, posture affectionnée par certains journalistes émules de Cassandre et de l’effondrement du système (pour aller où ? ils n’en savent rien !), donnons quelques raisons conjoncturelles d’optimisme dues pourtant aussi à un journaliste mais de « l’autre bord » : 

  1. Recul du pétrole. L’OPEP a baissé sa production sans que le prix augmente.
  2. Dégonflement de la bulle immobilière
  3. Faible inflation et taux d’intérêt bas
  4. Fin de l’euro fort
  5. Création de géants bancaires. Il n’y a plus qu’une banque d’affaires aux USA
  6. Opportunités en bourse
  7. Retour de l’industrie et fin du syndrome : « tout sur les services »
  8. Moralisation du capitalisme. 50 % des établissements du CAC 40 ont des administrateurs indépendants
  9. Retour de l’Etat et du politique
  10. Les pays asiatiques sont toujours là pour tirer la croissance

J’en ajouterai personnellement une onzième : les Etats-Unis restent et de loin la première économie mondiale et  je suis certain qu’ils n’ont pas fini de nous surprendre par leur pragmatisme.

Nous sommes à la veille d’un cycle d’innovations extraordinaires. On est loin de la croissance zéro. Il suffit pourtant de lire plus attentivement ces « Dix raisons d’optimisme »  et même la onzième pour réaliser aussitôt que toutes comportent le revers de la médaille et que très vite elles pourraient tout aussi bien se transformer en raisons de pessimisme.
Aubouin : comment admettre le manque de contrôle dans cette affaire ? Les règles semblent avoir été complètement oubliées. Les « subprime » sont analogues à des crédits hypothécaires sur des biens à venir : tout le monde sait que cela a une fin. La titrisation, c’est comme de mélanger de la viande avariée à de la bonne pour faire des hamburgers et de les vendre : c’est une faute grave. Madoff a pratiqué une escroquerie connue depuis des décennies et les organismes de contrôle n’ont rien vu venir ? Tout ceci c’est soit de l’incompétence, soit de la complicité. Je pense que le capitalisme va survivre à tout cela mais le libéralisme me semble mal en point. Le socialisme renaît en France sous sa forme la plus extrême, avec des conséquences politiques qui peuvent être gravissimes, notamment le printemps prochain.
On a toujours dit que la crise de 1929 avait été réglée par le « New Deal » de Roosevelt, mais en fait, ce qui a résolu le problème, ce fut la guerre : il n’y a plus alors de chômage, de syndicats, de grands travaux !
Il faut effectivement revenir à une régulation que l’on aurait jamais dû quitter à ce point-là.
Blanchet : Le point important qui vient d'être  souligné, c’est cette coupure entre économie réelle et  économie virtuelle et nous sortons d'une gestion dans le virtuel pour constater les dégâts dans l'économie réelle.
Nous constatons beaucoup de légèreté voire d’incompétences et d’absence de prévisions sérieuses -par exemple, Jacques Attali, avant l'été, déclarait : « La crise actuelle n’a rien à voir avec celle de 1929 et sera beaucoup moins grave » !-, sans parler des malversations récemment dévoilées lors d’une émission à une heure de grande écoute  cette semaine sur France 3, il ressortait qu’il y avait des malversations, du bluff, au delà des incompétences professionnelles.
Il y aura  donc une perte de confiance dans le métier de banquier responsable. Que dire aussi de l'endettement croissant des villes (cas de St Etienne, Loire), abusées par des produits dérivés illisibles ? D’où une augmentation forte des impôts locaux. On a vu voir lors de cette émission un directeur général du Trésor hésitant, non maître de son dossier  incapable de donner des chiffres.
Darcourt : la conférence à 20 de Washington, il y a quelques semaines, a-t-elle apporté quelque chose ?
Lebraty : les grands principes ! Mais il y a des états qui s’opposent à cela. Il faut pourtant moraliser et avoir des systèmes de régulation qui permettent une coordination internationale. Les libéraux comme Paulson n’hésitent pas à utiliser l’état sans une once d’idéologie.
Papo : je suis effrayé par l'utilisation politique et médiatique qui est faite du triptyque « transparence, contrôle, régulation » alors que ces mots ne sont même pas définis.  Par exemple, la transparence n'est définie qu'après le problème, comme étant les informations que l'on aurait souhaitées avant pour l'éviter ! Il en est de même pour le contrôle et la régulation, avec la difficulté supplémentaire qu'ils exigent des autorités d'être plus compétentes que les organismes à contrôler ou réguler … à défaut d'une situation optimiste -et irréaliste- dans laquelle acteurs et régulateurs seraient alliés pour de mêmes objectifs et non ennemis se livrant une guerre de harcèlement !  
Darcourt : n’y a-t-il pas des pays –autres que les USA- qui peuvent imposer une modification des règles de fonctionnement à leur avantage ?
Lebraty : les Etats-Unis restent toujours la première puissance du monde. Par exemple, le pétrole est toujours traité en dollars et pas en euros.
Ignazy : ce qui me frappe dans cette crise, c’est la démesure. Les sommes manipulées et parfois perdues par les « traders » sont insultantes pour le citoyen moyen. Un délégué CGT disait récemment : « On va injecter de l’argent dans les entreprises pour préserver la rentabilité de manière à ce que les actionnaires soient satisfaits ».
Il ne faudrait plus que les dirigeants puissent toucher des « stock options » de leur entreprise car cela les encourage à prendre des risques démesurés et à négliger le développement durable. Comment admettre que l’on puisse, avec un simple clic, amasser des millions de dollars sans effort.
Lebraty : la cause principale de la crise c’est l’avidité de l’être humain.
Aubouin : l’une des causes de la crise actuelle n’est-elle pas dans la déconnection du monde financier, aux concepts de plus en plus virtuels, du monde économique réel ? Et dans cette déconnection, quel est le rôle joué par l’introduction (excessive ?) des mathématiques dans le raisonnement financier, créateur de concepts et de produits virtuels ? L’économie n’aurait-elle pas plutôt besoin de l’approche des sciences de la nature -au sens du XVIIIème siècle, c’est-à-dire toutes les sciences autres que les mathématiques- dont les bases sont l’observation, la mesure et l’expérience, la synthèse ne venant qu’après ; synthèse dans laquelle les mathématiques jouent alors le rôle d’outils et non de fin en soi. Il est en effet surprenant pour un scientifique -de la nature- de voir se reproduire des crises de plus en plus fréquentes, sans que l’observation, la mesure et l’expérience n’aient, semble-t-il, servi à rien.
Darcourt : le problème n’est-il pas aussi celui de la durée ? Jadis, il fallait un certain temps pour que l’ordre donné soit exécuté. Maintenant, c’est instantané. Comment empêcher les dérapages ?
Lebraty : les « stock options » ont été à l’origine une initiative remarquable pour aider une société qui lançait une « start up » à prendre un risque sur les résultats à venir. Ils ont été complètement dévoyés.
Suivant l’analyse de Debreu, le prix du pétrole varie en fonction de sa rareté, des besoins mais surtout d’événements aléatoires concomitants à sa livraison, par exemple, s’il y a ou non la guerre. La notion de « prix conditionnel » a conduit à celle de produits dérivés et avec la complicité des NTIC et de la mondialisation à la virtualisation progressivement totale de  l’économie financière de marché. Effectivement sur ce point les notions de transparence et de contrôle sont moins évidentes qu’il n’y paraît. Notamment en ce qui concerne le contrôle il est exact que la compétence du contrôleur devient, face à l’innovation, problématique et que la loi d’Ashby, en matière de système, nous enseigne que le sous système de contrôle doit être au moins aussi riche en variété que ne l’est le système à  contrôler. Mais dans la réalité, faut-il toujours être aussi savant que celui qui conçoit pour le contrôler ? On parvient bien à contrôler dans un Etat l’usage de la bombe atomique sans pour autant être un savant en matière nucléaire !
En ce qui concerne les banques tous ceux qui y ont travaillé ont pu constater de multiples contrôles : contrôle interne, commission bancaire, fisc, URSSAF et j’en passe ! C’est bien la preuve qu’aussi bon que soit le contrôle, il ne suffit pas et que des notions comme l’auto contrôle ne doivent pas être oubliées.
Goux : j’ai écouté, il y a plusieurs années, une conférence de M. le Professeur André Piatier, prix Nobel d’économie, qui concluait : « J’ai un maître, M. Pinay, qui m’a appris qu’en économie, l’important c’est l’amour et le bon sens. »
Lebraty : un des éléments qui a aggravé la crise est ce qu’on appelle : la gestion alternative. Il s’agit, par l’utilisation d’instruments financiers très sophistiqués, de garantir aux placements un rendement positif significatif quels que soient les cours de la bourse en hausse ou en baisse. Cela a amené les « hedges funds » qui pratiquent ce type de gestion à prendre des positions hasardeuses tenables en temps d’évolution normales des cours mais devenant intenables dans des scenarios catastrophes. Ces derniers signifient : disparition du hedge fund et en même temps des capitaux qu’il détenait avec effet domino garanti !
Dars : il me semble que tout ceci nous renvoie à une crise morale.
Lebraty : certainement mais il ne faudrait pas que la moralisation nécessaire de certains comportements financiers conduise à bannir l’innovation dans ce domaine car il faudra toujours plus d’imagination pour mobiliser des fonds aux fins d’investissement. Il ne faudrait surtout pas que la moralisation du capitalisme soit prétexte à la recherche de « l’Ordre moral » car ceci serait une tout autre histoire. Les périodes où quelque part dans le monde, une autorité s’est proclamée détentrice de « La » morale en voulant l’imposer aux autres, ont toujours connu des fins tragiques.